2ème partie
Je dois poser des bougies sur mon clavier de machine à écrire car il n’y a pas d’électricité dans le bureau que le général a choisi dans la tour du château (d’autant que nous n’avons pas le temps de chercher où sont situés les fusibles). Lorsque le général pénètre dans le bureau, j’ai les genoux qui temblent.
« Prenez note » - « Bien mon général ». Et en avant ! Pas très longtemps…, car je l’interromps en lui demandant de me dicter plus lentement.
« Quoi, me dit-il, vous n’êtes même pas sténo ! espèce de… » et la phrase se perdra.
Après bien des difficultés, je tape les stencils et les fais signer par l’intermédiaire du lt. GUY. Je pose mon premier stencil sur la Gestetner, après avoir enduit le rouleau d’encre, je tourne la manivelle, et à mon grand effroi, le stencil est couvert d’encre, totalement illisible. Je n’ai plus qu’à retaper mon stencil, et le faire signer à nouveau….A travers la cloison, j’entends le général me baptiser une fois de plus, de nombreux noms d’oiseaux…Vivement que le staff du général revienne de Londres, sinon ma carrière militaire sera compromise.
Le 24 aout, au petit matin, nous recevons l’ordre d’embarquer dans les véhicules en direction de la capitale. Nous sommes prêts à démarrer, lorsqu’arrive, dans sa jeep, le général LECLERC devant le général DE GAULLE. Il le salue et, sans descendre de son véhicule, il donne l’ordre à ses unités de foncer. Les ordres du général sont clairs : il faut arriver les premiers à Paris, bien que le général EISENHOWER lui ait dit la veille de ne pas foncer sur Paris, mais de contourner la ville.
Je suis furieux, car la deuxième DB va arriver avant nous. Tant pis pour ma gloire personnelle. On voit la fumée qui monte au-dessus de Paris et le canon tonne. Finalement, nous fonçons par Longjumeau, la Croix de Berny et la Vache Noire. Nous n’avançons plus qu’au pas, tellement la foule est dense et quand elle s’aperçoit que nous sommes des Français, c’est du délire. Penchée sur mon half-track, une femme (que je ne trouve pas très jeune, elle a au moins 40 ans) m’attrape par les deux oreilles et me donne un baiser langoureux. Je m’écroule à la renverse dans mon half-track (mais je m’en remettrai !).
Nous arrivons à Saint-Pierre de Montrouge, puis Denfert Rochereau. A l’angle du boulevard de Port-Royal, nous sommes pris en enfilade par une batterie allemande placée au pied du palais du Sénat, dans le jardin du Luxembourg. Nous descendons des véhicules et je pénètre dans un café pour essayer de téléphoner à ma famille. Je suis tout étonné que le téléphone fonctionne. Je vais me faire inviter par mes tantes pour un repas de fête (heureusement que j’ai des boîtes de « meats and beans » et des boîtes de fruits au sirop).
Nous arrivons finalement à notre objectif qui est de prendre le ministère de la guerre par la rue Saint-Dominique. Nous fermerons toutes les issues du boulevard Saint-Germain, (heureusement que nous avons nos Sénégalais !) Les consignes données, je file vers l’imprimerie Nationale, rue de la Convention, ayant reçu l’ordre de faire imprimer sur affiches, tous les messages que m’avait dictés le général.
Je suis tout étonné, que moi, un tout petit soldat, je puisse donner des ordres et que redémarre un tel monument national (pour un peu, j’en aurais la grosse tête !) Les affiches sont tirées presque immédiatement et expédiées vers les commissariats et les mairies, afin de faire connaître aux Français que la République est rétablie et qu’il faut déposer les armes dans les commissariats. Je reviens rue Saint-Dominique et, placé de garde derrière la grande porte en bois, j’essaie de filtrer les personnes qui veulent voir le « Patron », y compris ceux qui veulent se rendre à nous plutôt qu’aux FFI ou FTP. Nous les renvoyons vers l’Ecole Militaire, car nous ne disposons pas de structure pour les garder. Dans la soirée, un peloton de gardes républicains viendra nous relever. Encore d’autres individus, plus galonnés que jamais (même avec six ficelles), essaieront d’être reçus par le général. Sur le coup de minuit, arrive un jeune homme, portant sur les épaules de son treillis kaki, des épaulettes avec 2 étoiles !!!. J’en reste tout ébahi, car il prétend s’appeler le général DELMAS. Je lui ferme la porte au nez, mais je vais prévenir le planton du général. Bien m’en a pris, car ce planton, à toute vitesse, vient nous prévenir que le général l’attend depuis longtemps. Je lui ouvre la porte, il entre en courant, montant les marches quatre à quatre. Je suis bien décidé à attendre son retour, avec nos Sénégalais, l’arme au pied et lui rendre les honneurs.
Quelques années plus tard, à Roland-Garros, lors d’internationaux de tennis, j’aperçois mon ex-général en train de déjeuner ; Je réussis à l’approcher et lui lance un « bonjour mon général ». Très surpris que l’on puisse l’appeler ainsi, car depuis lors, tout le monde l’appelle « Monsieur le Président » ; il me fait signe de m’approcher de sa table et je lui rappelle les événement de la libération, le 25 aout 1944. Il rit de tout cœur et m’invite à prendre le café avec lui.
Décidément, c’était un grand Monsieur !
Le soir du 25 aout, nous prenons nos chambres à l’hotel « Lutétia » qui vient d’être réquisitionné pour nous. La journée du 26 sera torride. En effet, le général doit descendre, à pied, les Champs-Elysées, puis se rendre à Notre-Dame entendre le TE DEUM. Pendant la desente, il est escorté par Messieurs LE TROQUER et Georges BIDAULT, qui le précèdent pour lui faire un passage. Ils agitent les bras comme des moulins à vent (je ne peux m’empécher de penser au héros de Cervantès). Le général devra rappeler à Georges BIDAULT de rester derrière lui.
Nous avons ordre, avec notre half-track de ne pas les lâcher et de les escorter jusqu’à Notre-Dame. Bien que, à pied, le général n’aille pas très vite, nous ne pouvons le suivre sans risquer d’écraser la population qui a envahi l’avenue. Aussi, quand nous arrivons place de la Concorde, le convoi est déjà parti pour l’ile de la Cité. Notre mission de protection a du plomb dans l’aile. A cet instant, une fusillade commence. On tire de partout, principalement des toits de l’hotel Crillon et de l’immeuble situé à l’angle de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli.Cet événement me rappelle que la guerre n’est pas terminée. Je mets mon fusil-mitrailleur en position de tir, et curieusement, j’ai dans le collimateur, la queue d’un lion en pierre qui trône sur son piédestal. Ne sachant plus sur quoi tirer, je ne risque pas de blesser qui que ce soit. Je pense alors à Tartarin de Tarascon… et je me paie la queue du lion. Je ne suis pas très fier de constater que ce sera mon seul coup de feu durant ma libération à moi.
Le soir même, je vais retrouver ma famille, chez mon parrain qui demeure boulevard Suchet. Je reçois un accueil très chaleureux, bien que n’ayant pas de fleurs, mais uniquement des conserves et du Nescafé. Cela vaut bien un sourire de mes charmantes cousines qui, de fillettes, sont devenues des jeunes femmes. Le 27 au matin, le lt. GUY me demande d’enlever tous les sièges situés dans le grand bureau du général et de ne laisser que son bureau et son fauteuil. Je suis intrigué, et suis décidé à ne pas perdre une miette des évènements qui vont arriver. Effectivement, quelques instants plus tard, monsieur Georges BIDAULT est annoncé à la tête d’une délégation de membres du CNR. Il présente au général, debout, le nouveau gouvernement provisoire de la République.
Le général, qui était assis derrière son bureau, se lève, blême, et part sans se retourner et sans un mot, laissant ces messieurs sur place (je regrette de ne pas avoir eu sous la main un appareil photo, car mes clichés auraient valu beaucoup d’argent).
Le 29, nous repartons vers Chalon-sur-Marne, Metz, Toul et Verdun.
A Nancy, nous prenons possession du palais du gouverneur, car le soir même le général doit prononcer un discours du balcon qui domine la place Stanislas.
Je demande alors mon affectation pour une unité plus combattante et je suis muté à la 10ème division d’infanterie, sous les ordres du général Pierre BILLOTTE dont je vais devenir le motocycliste attitré avant d’être son chef d’escorte. Mais ceci est une autre histoire…
En novembre 1945, je suis démobilisé. J’aurai fait trois ans de services actifs : Je viens d’avoir vingt ans.